Derrière la passe d’armes entre Jésus-Noël Sheke et Doudou Fwamba Likunde, c’est tout le modèle de gouvernance congolais qui vacille. Entre centralisation des ressources et responsabilités diluées, Kinshasa expose les failles d’une décentralisation inachevée.
Derrière l’échange apparemment anodin de déclarations entre le ministre provincial du Budget, Jésus-Noël Shekeet le ministre national des Finances Doudou FwambaLikunde, se profile en réalité une question structurelle majeure. Celle du fonctionnement réel de la décentralisation en République démocratique du Congo (RDC) et de l’équilibre des pouvoirs entre le pouvoircentral et les entités provinciales.
Tout part d’une sortie médiatique tranchante de Doudou Fwamba Likunde. Pour le ministre congolais des Finances, la capitale congolaise serait « totalement prise en charge » par le gouvernement central. Plus encore, il affirme qu’« aucun kilomètre » de route de Kinshasa n’est financé par le gouvernement provincial de Kinshasa. Une déclaration qui, au-delà de sa dimension technique, s’apparente à une prise de position politique assumée.
Car, en filigrane, ce discours consacre la primauté du pouvoir central dans la production des infrastructures et, par extension, dans la transformation visible de la ville. En valorisant l’action de l’État central, il installe l’idée d’un déséquilibre profond où la province (Kinshasa) apparaît comme un acteur secondaire, voire dépendant. Une perception qui fragilise la crédibilité institutionnelle des autorités provinciales de Kinshasa et relance le débat sur l’effectivité de la décentralisation consacrée par les textes.
Face à cette offensive, Jésus-Noël Sheke a opté pour une contre-attaque plus nuancée, mais non moins stratégique. Sans réfuter frontalement les chiffres ou les affirmations avancées par Doudou Fwamba, il en conteste la lecture politique. « Ce qui devrait être naturel est parfois applaudi comme exceptionnel », a-t-ildéclaré, dénonçant une forme de mise en scène de l’action publique.
À travers cette formule, le ministre provincial pose un principe fondamental : l’intervention de l’État central dans la capitale ne saurait être présentée comme une faveur ou une performance exceptionnelle, mais comme l’expression normale de ses responsabilités régaliennes. Sa métaphore, comparant l’État à un parent assumant ses obligations, traduit une critique implicite d’une communication politique qu’il juge excessive. En creux, il défend aussi la légitimité du gouvernement provincial, refusant qu’il soit réduit à un rôle d’acteur passif.
Une lutte pour le contrôle du récit politique
Cet échange dépasse le simple désaccord technique pour s’inscrire dans une véritable bataille de narration politique. D’un côté, le gouvernement central cherche à capitaliser sur les investissements publics pour asseoir son image de principal artisan du développement. De l’autre, les autorités provinciales tentent de préserver leur rôle et leur utilité dans l’architecture institutionnelle. Une rivalité qui est caractéristique des systèmes où la décentralisation demeure incomplète. En théorie, les provinces disposent de compétences étendues en matière de gestion locale. En pratique, elles restent largement dépendantes du pouvoir central en raison de la centralisation des ressources financières.
Ce décalage entre les textes et la réalité produit une gouvernance déséquilibrée, où les responsabilités sont partagées, mais les moyens concentrés. Une configuration propice aux tensions, aux incompréhensions et aux conflits de légitimité, comme l’illustre la polémique actuelle.
Kinshasa, épicentre des contradictions institutionnelles
La situation de Kinshasa accentue davantage ces tensions. Capitale politique, vitrine nationale et principal pôle économique du pays, la ville concentre des enjeux stratégiques qui justifient une forte implication du gouvernement central. Toutefois, lorsque cette implication devient prédominante, elle tend à marginaliser le rôle du gouvernement provincial et à brouiller la lisibilité de l’action publique.
Dès lors, une question essentielle se pose : qui est réellement responsable du développement urbain de Kinshasa ? Qui finance, qui exécute et, surtout, qui rend des comptes ?
En l’absence de réponses claires, les citoyens se retrouvent face à une gouvernance hybride, marquée par une dilution des responsabilités et une confusion persistante sur les rôles respectifs des différents niveaux de pouvoir.
En définitive, la passe d’armes entre Jésus-Noël Shekeet Doudou Fwamba Likunde agit comme un révélateur. Elle met à nu les limites d’un modèle de gouvernance où la décentralisation, bien que consacrée juridiquement, reste inachevée dans sa mise en œuvre.
Sans une clarification des compétences, un transfert effectif des ressources et une meilleure articulation entre les niveaux de pouvoir, ces tensions sont appelées à se reproduire. Au-delà des rivalités politiques, c’est la cohérence de l’action publique qui est en jeu, ainsi que la capacité de l’État à répondre efficacement aux attentes des citoyens. Dans ce contexte, Kinshasa apparaît non seulement comme le théâtre d’un affrontement politique, mais aussi comme le miroir des contradictions structurelles de la gouvernance congolaise.
chronik’Eco


