C’est un procès à haut risque. Le dossier FRIVAO met totalement à nu de graves soupçons de détournement de fonds destinés aux victimes de guerre. Entre marchés publics opaques, sociétés fictives et défaillances de contrôle, l’affaire pourrait révéler un système de prédation au cœur même de l’État.
L’ouverture du procès du Fonds pour la réparation et l’indemnisation des victimes des activités illicites de l’Ouganda (FRIVAO), le 21 avril 2026 à Kinshasa, dépasse largement le cadre d’un simple dossier judiciaire. Elle marque un moment de vérité pour la gouvernance publique en République démocratique du Congo (RDC), en mettant en lumière de graves soupçons de détournement de fonds publics au sein d’un mécanisme censé réparer les préjudices subis par des milliers de victimes de guerre.
Le caractère hautement sensible de ce dossier tient à la nature même du FRIVAO. Ce fonds, alimenté par les 325 millions de dollars américains versés par l’Ouganda à la RDC à la suite d’une décision de justice internationale liée aux exactions commises entre 1998 et 2003, devait incarner une réponse concrète à une tragédie humaine. Dès lors, les accusations de malversations financières qui pèsent sur sa gestion prennent une dimension morale et politique considérable. Il ne s’agit plus seulement d’un détournement présumé de deniers publics, mais d’une atteinte directe à la promesse de réparation faite aux victimes.
Au cœur des débats, le rôle de l’ancien coordonnateur Chançard Bolukola cristallise les tensions. Il lui est reproché d’avoir attribué des marchés publics à des entreprises suspectées d’être fictives ou insuffisamment identifiées, dans des conditions opaques. L’exemple de la société DIVO SARL, bénéficiaire d’un contrat de plus d’un million de dollars américains pour la réalisation d’un documentaire dont l’exécution est aujourd’hui contestée, illustre les dérives présumées du système. L’incapacité de l’accusé à fournir des informations précises sur certaines entreprises contractantes, allant jusqu’à reconnaître ne pas en connaître les responsables, renforce les soupçons d’un recours à des sociétés écrans destinées à faciliter le détournement de fonds.
Une corruption systématique
Tous ces éléments laissent entrevoir l’existence possible d’un mécanisme plus structuré que de simples irrégularités administratives. Ainsi, l’hypothèse d’un système organisé de prédation des ressources publiques, reposant sur l’attribution de marchés à des entités fictives ou complices, se dessine progressivement. Dans ce schéma, les procédures formelles sont donc respectées en apparence, mais détournées de leur finalité, permettant ainsi une captation illégale des fonds. Une telle configuration, si elle était confirmée, déplacerait le centre de gravité de l’affaire : d’une responsabilité individuelle vers une corruption systémique impliquant potentiellement plusieurs acteurs.
Cette affaire met également en lumière les défaillances des mécanismes de contrôle et de régulation. Comment un fonds aussi stratégique a-t-il pu engager et décaisser des sommes importantes sans vérification rigoureuse de l’existence et de la capacité des prestataires ? L’absence de traçabilité claire des dépenses, le manque de suivi technique des projets financés et la réaction tardive des institutions de contrôle interrogent la solidité des dispositifs de la gouvernance publique. Le scandale révèle ainsi moins une anomalie ponctuelle qu’une faiblesse structurelle dans la gestion des finances publiques.
Dans ce contexte, le procès du FRIVAO apparaît comme un test majeur pour la crédibilité de l’État. Sur le plan interne, il engage la confiance des citoyens, en particulier celle des victimes, dans la capacité des institutions à rendre justice et à protéger les ressources qui leur sont destinées. Sur le plan externe, il interroge la fiabilité de la RDC dans la gestion de fonds issus de décisions internationales, un enjeu crucial dans ses relations avec ses partenaires.
Au-delà des responsabilités individuelles, l’enjeu fondamental reste celui de la préservation du sens même de la réparation. Si les victimes en viennent à percevoir que les fonds censés compenser leurs souffrances ont été détournés, c’est l’ensemble du processus de justice réparatrice qui risque de perdre sa légitimité. Le risque est alors double : une fracture durable entre l’État et les citoyens, et une banalisation de l’impunité.
Ainsi, le procès FRIVAO–DIVO s’impose comme une affaire charnière. Il peut se limiter à la sanction de quelques individus ou, au contraire, ouvrir la voie à une remise en question profonde des pratiques de gestion publique. De son issue dépendra en grande partie la capacité de l’État à démontrer sa volonté réelle de rompre avec les logiques de prédation et à restaurer la confiance dans les institutions.
CHRONIK’ECO


