En évoquant un dialogue national, Félix Tshisekedi affiche une ouverture soigneusement balisée. Derrière le discours d’apaisement, le chef de l’État fixe des lignes rouges strictes — intangibilité des institutions issues de 2023, rejet de toute médiation extérieure et sanctuarisation des décisions judiciaires — qui transforment le dialogue en outil de stabilisation contrôlée plutôt qu’en espace de recomposition politique.
En se prononçant publiquement sur la perspective d’un dialogue national à l’occasion de la présentation de ses vœux au corps diplomatique, le 31 janvier 2026 à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi n’a pas seulement exprimé une ouverture de principe. Il a surtout livré une lecture très structurée — et restrictive — de ce que pourrait être un dialogue intercongolais, révélant en creux les équilibres de pouvoir qu’il entend préserver dans un contexte politique et sécuritaire sous haute tension.
En qualifiant l’initiative de « louable » tout en excluant toute remise en cause des institutions issues du suffrage universel de 2023, le chef de l’État fixe une ligne rouge claire : le dialogue ne saurait devenir un instrument de recomposition du pouvoir ou de contestation de sa légitimité électorale. Cette posture vise directement une partie de l’opposition — notamment Martin Fayulu — qui continue de contester les résultats de la présidentielle, mais aussi certains partenaires internationaux qui voient dans le dialogue un moyen de stabilisation politique à moyen terme.
En ce sens, le dialogue tel que conçu par la présidence de la République apparaît moins comme un espace de négociation politique que comme un mécanisme de consolidation institutionnelle, destiné à absorber les tensions sans ouvrir de brèches dans l’architecture du pouvoir actuel.
L’exigence que le dialogue se tienne exclusivement sur le sol congolais et sous la conduite des institutions de la République n’est pas qu’un marqueur de souveraineté. Elle constitue aussi un levier de contrôle du processus. En rejetant toute médiation extérieure — qu’elle soit internationale ou confessionnelle — Félix Tshisekedi cherche à éviter un scénario de type « dialogue extraterritorial », historiquement associé en RDC à des accords politiques contraignants et à des concessions de pouvoir.
Cette position marginalise de facto la Cenco – l’ECC dont la crédibilité sociale et morale constitue pourtant un atout reconnu dans les processus de médiation. Elle traduit également une méfiance persistante du pouvoir vis-à-vis de toute instance susceptible de structurer un rapport de force autonome face à l’exécutif.
Autre verrou majeur : l’exclusion explicite de toute discussion portant sur les décisions judiciaires. En affirmant que « la justice suivra son cours, jusqu’au bout, et sans complaisance », le président sanctuarise les condamnations prononcées dans le contexte de la crise sécuritaire à l’Est, notamment contre des figures de l’AFC/M23 et contre l’ancien président Joseph Kabila.
Ce choix n’est pas neutre. Il inscrit le dialogue dans un cadre strictement politique, tout en criminalisant certains acteurs clés du champ politique congolais. En pratique, cette approche réduit considérablement l’espace de négociation et pose la question de l’inclusivité réelle du processus, dès lors que des acteurs centraux sont exclus au nom de décisions judiciaires irréversibles.
Une position défensive
La stratégie présidentielle intervient dans un contexte où l’opposition, bien que vocalement favorable à un dialogue, demeure fragmentée et dépourvue de plateforme commune. Si Martin Fayulu et Moïse Katumbi appellent à un dialogue inclusif, leurs objectifs politiques divergent, rendant difficile l’émergence d’un front cohérent capable d’imposer des conditions au pouvoir.
Face à cette opposition dispersée, Félix Tshisekedi adopte une posture défensive maîtrisée : ouverture rhétorique, mais verrouillage procédural. Une manière de répondre aux pressions internes et externes sans céder sur l’essentiel.
Sur le plan international, l’idée d’un dialogue est encouragée par plusieurs partenaires occidentaux, dont la France et la Belgique, davantage préoccupés par la stabilité institutionnelle que par une refonte politique en profondeur. À l’échelle régionale, l’activisme diplomatique du président angolais João Lourenço s’inscrit dans une tentative de désescalade de la crise congolaise, mais aussi dans une volonté de renforcer le rôle de l’Angola comme médiateur incontournable en Afrique centrale.
Dans ce contexte, la position de Félix Tshisekedi apparaît comme un exercice d’équilibrisme : afficher une ouverture suffisante pour rassurer les partenaires, tout en évitant un processus susceptible de fragiliser son pouvoir à l’intérieur.
Pour la Cenco, l’ouverture présidentielle constitue un point de départ, non une fin en soi. L’Église catholique insiste sur la nécessité d’un pré-dialogue capable de rapprocher les positions et de créer un minimum de confiance entre acteurs antagonistes. Mais sans garanties sur l’indépendance de la médiation et sur l’agenda politique du processus, cette phase préliminaire reste hypothétique.
Au final, la question centrale n’est plus tant de savoir si un dialogue aura lieu, mais quel type de dialogue émergera : un mécanisme de pacification contrôlée par le pouvoir ou un véritable espace de recomposition politique. À ce stade, les conditions posées par Félix Tshisekedi suggèrent davantage la première option que la seconde.
CHRONIK’ECO


